2025 - de Morteau à la Chaux de Fonds.
Le rituel de la transhumance culturelle de l’A.A.B.M., malgré quelques absences toujours aussi regrettées, a cette année encore été respecté, et ce grâce à l’efficacité maintenant traditionnelle de nos agents officiels à perpétuité, Martine et Hervé, et Daniel pour l’intendance financière, nos trois mousquetaires de l’aventure. Forts de leur propre suggestion d’un point de chute conforme à notre appétit de découvertes philosophico-historico-maloniennes, ils ont concocté trois jours dans le monde ouvrier de l’horlogerie française et suisse, ce qui explique la présence de 18 représentants de l’association à Morteau et à la Chaux de Fonds.
Le vendredi 3 octobre, Jacques, Marie-Édith, Valérie, Didier, Anne-Marie, Martine, Hervé, Geneviève, Mireille, Anne-Marie, Gérard, Sylvie, Jean-François, Marie-Thérèse, Colette, Daniel, Marie-Claude et moi-même, ont convergé, après quelques déviations déroutantes et autres facéties voyageuses ignorées de Waze et Google Map, sur le premier point de rendez-vous : Villers le Lac, base de départs d’expéditions au « Saut du Loup », qui à pied, qui en bateau. Les premiers ont précédé les seconds pour admirer la cascade depuis les deux belvédères aménagés, les seconds ont pu profiter d’une rencontre avec Justine, égérie M. F. R. de Besançon, laquelle a spontanément décidé d’élire Mireille mascotte de la promotion et l’ont invitée à venir les voir. Les mêmes ont pu apprendre que les drapeaux de l’autre rive (le Doubs faisant alors de frontière) étaient l’un le drapeau suisse et l’autre (malgré ses couleurs trompeuses) le représentant du canton de Neuchâtel (et non de l’Italie).
Après ce qui fut pour la plupart une découverte esthétique et géographique, ce fut Morteau, le décodage des déviations de rues pour cause de travaux d’envergure et l’atterrissage sur le champ de foire, laissé libre ce jour-là puisque la foire n’a lieu que le premier mardi du mois (ouf !) L’Hôtel des Montagnards nous attendait et le propriétaire nous accueillit chaleureusement en nous berçant de son accent et de sa philosophie existentielle. Quelque temps dévolu à l’installation après, ce fut le ralliement pour le restaurant La Bousse, nom intrigant s’il en est, mais qui fut éclairci grâce à la diligence culturelle de Didier qui, enquêtant auprès de la patronne des lieux, apprit que « brousse » était l’abréviation de « boussenote », patois équivalent à « traquenard » : on entre dans l’établissement mais on ne sait pas quand on en sortira… Nous fûmes comblés d’une telle découverte !
Dans ce lieu qui fourmillait d’une clientèle assoiffée nous avons pu tout de même goûter qui à la saucisse locale, qui à la truite ou le poulet et conclure par un nougat glacé, des tartes à la quetsche ou à la rhubarbe, chacun et chacune ayant au préalable réservé les plats auprès de Martine et ce afin de pouvoir oublier une fois sur place les choix retenus …
Le deuxième jour fut consacré à la Chaux de Fonds : la frontière à franchir exigeait la possession de papiers d’identité à jour, mais, l’instant venu, le poste-frontière était désert ! Un parking judicieusement conseillé par le patron de l’hôtel, sous le centre commercial de Migros, nous a permis d’être à l’heure pour rencontrer notre guide, Myrianne. Le nom de « Chaux de Fonds » nous fut aussitôt expliqué : « chaux » désigne un pré sans bois, et l’ensemble peut se rendre par « fontaine au milieu des prés » ; quant à « Le Locle », ville voisine à l’ouest, c’est une variante de « lac ». A suivi une explication historique complétant une projection de l’office du tourisme où fut évoqué le souci d’une urbanisation horlogère appropriée et typique, faite de rues parallèles et espacées pour laisser passer la lumière, indispensable aux travaux minutieux de pièces d’horlogerie, préoccupation qui s’est étalée du 17e au 19e et est reconnue par l’UNESCO.
La ville ayant subi le choc du krach de 1974 est passée de 42 000 à 37 000 habitants et la sous-traitance de l’horlogerie (qui historiquement a succédé à celle de la dentelle) se diversifie dans la micromécanique dentaire et médicale. Le travail horloger était organisé en corporations, chaîne qui s’achevait avec la fonction « d’établisseur », ou collecteur des différentes pièces d’une montre. Des cercles ouvriers se sont créés et une Maison de Peuple est née en 1927 (elle est maintenant le Ciné Plaza).
Après cet aperçu historique et social a suivi une déambulation dans la ville ; première étape : le Manège. Édifié à l’origine pour initier à l’art équestre la bourgeoisie horlogère, il a été transformé en habitat collectif de type fouriériste, avec loyers proportionnels aux salaires, pour ensuite devenir squat insalubre dans les années 70 et il a été récupéré en dernier recours comme élément patrimonial rare d’un phalanstère à réhabiliter qui a rouvert en 1994 sous forme d’ateliers et d’appartements, opération qui a permis une redécouverte plus générale de toute la ville.
Pendant la marche au fil des rues en pente (1000 mètres d’altitude) Myrianne nous évoque la vie de l’ouvrier : il était payé tous les six mois, pour la Saint Martin et la Saint Georges, et devait donc faire crédit pour vivre entre temps, et la notion de vacances remonte aux années 30. Nous visitons un ensemble typique où des appartements servaient à la fois de lieux de vie et de travail. Puis après le marché, c’est l’autre marché aux légumes où trône la statue revisitée par un certain Christian Gonzenbach de Louis Chevrolet, émigrant suisse en Amérique. Sont également abordés les problèmes d’eau, résolus en 1887 par un aqueduc d’une quinzaine de kilomètres conçu par Guillaume Ritter, lequel a dévié les sources des gorges de l’Areuse grâce à l’édification de turbines, travaux qui garantissent encore de nos jours une qualité d’eau irréprochable. L’on apprend aussi que Lénine, Jaurès et Bakounine sont venus étudier la condition ouvrière dont l’héritage actuel se situe toujours à gauche.
Cette visite sportive autant qu’enrichissante s’est achevée par un aurevoir chaleureux et heureux d’avoir échappé à la pluie annoncée pour l’après-midi, prévision qui a tenu toutes ses promesses : après un pique-nique ou une restauration en cafeteria, c’est sous parapluie qu’il fallut aller (à deux pas fort heureusement) découvrir le M. I. H., ou Musée International de l’Horlogerie, créé en 1962 et abrité depuis 1974 dans un rare coffre de béton souterrain qui a fait date. C’est Alain, guide prolixe qui, avec passion et humour, nous promène à travers les siècles de l’évolution des mécanismes destinés à la prise de conscience du temps à partir de 1265. S’enchaînent les exemples : anglais, une aiguille par cadran, la quatrième heure sous forme de quatre barres (au lieu du IV romain) afin que sur chaque moitié de cadran figurent 14 traits. En 1600 c’est Galilée qui perfectionne l’art de la pendule, puis on passe à la machine pour marine qui permet les calculs de longitude, conçue par Harrison, puis vient Abraham Louis Bréguet et son aiguille à petit rond, suivi par la première pendule à quartz de 1944, puis on passe aux automates alliés aux pendules, aux boîtes à musique, on découvre les fusées à chaîne, les échappements à roues de rencontre, le pistolet lance-parfum à musique, les oiseaux chanteurs, les épactes qui servent à harmoniser la différence entre jours de lune et jours de soleil ; on apprend qu’on devrait « armer » sa montre et non la « remonter ». On prend conscience que l’invention du réveil allait de paire avec celle de la pointeuse qui autorisait le contremaître à amputer le salaire de moitié pour un retard de deux minutes, que les conflits sociaux menaient à la prison mais qu’ils ont aidé à la fondation de syndicats, puis de conventions collectives de travail au début du 20e, précisant des journées de 10 heures et des congés de maladies limités aux dimanches… L’on peut aussi apprendre que la montre du prolétaire est créée par le soviétique Roscoff qui en se contentant de 50 pièces pour une montre au lieu des 150 traditionnelles innove, pour se faire pirater ensuite par Nicolas Hayet, l’horloger aux cent millions de Swatch. Savait-on par ailleurs que la première montre à cristaux liquides a mis au chômage des milliers d’ouvriers, et que Tissot, au Locle, a dû et su se réinventer ? Et que Frédéric Japy fut le Taylor horloger qui a industrialisé la fabrication, que le premier métier féminin en atelier horloger était celui de régleuse, que la pendule neufchâtoise avait des formes féminines ? Une exposition temporaire dédiée à Christian Huygens, l’homme du premier balancier spirale, et une autre consacrée à la mesure du temps dans l’antiquité (gnomons et clepsydres) ont complété un panorama exceptionnel et d’une richesse absolue qui nécessiteraient plusieurs visites, mais la nôtre a comblé nos esprits demandeurs au-delà de toute espérance !
Après avoir quitté ce lieu magique quelques braves sont allés sous une pluie fournie écouter le carillon, monument qui ponctue les quarts d’heure de sa musique sérielle.
Retour à l’hôtel, toujours pas un chat à la frontière, et deuxième restaurant, « Les Horlogers », symbole d’une continuité de la journée. Bondé comme celui de la veille, on nous avait réservé une cave design et on nous a servi des plats qui, bien qu’espacés, étaient particulièrement soignés. À recommander malgré tout !
Et nous voilà à la troisième journée du 6 octobre, celle de l’éparpillement final, mais avant cette issue le programme était encore riche : au matin c’est la ferme musée du Montagnon et du Haut Doubs qui nous attendait. Noël Myotte, son fondateur, du haut de ses 93 ans, mène sa troupe au « tué », ou « thuyé », vaste cheminée-fumoir à saucisse et jambon, puis dans l’appartement reconstitué par lui avant une dégustation de charcuterie fumée, fromages et vins du Doubs. Avant de quitter les lieux chacun investit dans la culture gastronomique du maître de céans dont les grands-pères appartenaient à des familles de 14 et 18 enfants…
Puis c’est direction Pontarlier, son restaurant ancien relais de la Poste pour menu unique anti Alzheimer de poulet à la crème et tarte aux pommes, avant la visite du musée d’art et d’histoire, sa collection d’armes de la guerre de 1870 et son salon des Bourbakis, et surtout une autre : « Pontarlier, capitale de l’absinthe », où Didier nous entretient de l’art de s’absinther, commente des noms évocateurs comme celui d’Édouard Pernod, et où l’on découvre les origines de « l’heure verte »née pendant la colonisation de l’Algérie, heure pratiquée jusqu’à l’excès dans les estaminets de France, où l’on peut lire l’histoire d’une interdiction hygiéniste (Clemenceau en tête), phase qui s’achève en 2008 par une réhabilitation de l’absinthe sous condition.
Les salles ont vu les participants à l’expédition peu à peu s’égrener, se féliciter de cette nouvelle aventure tout en comptant se retrouver en 2026 pour d’autres révélations…
